TOUT COMMENCE PAR UNE LÉGENDE

 

Photo : Camille Perreau
Photo : Camille Perreau

Le vent salé de la mer, le vent sucré de la terre, des poissons de tous les étages de l’océan et des enfants de tous les coins du Finistère entonnaient et entamaient alors leur rituel annuel.

De mon vivant, de ton vivant et même de mémoire d’homme, tout ça on le sait vaguement, mais on ne l’a jamais vu de nos propres écoutilles ni entendu de nos propres yeux.

On sait seulement que ce regroupement annuel était important pour garder un équilibre entre l'océan et ses habitants, le ciel et ses habitants et la terre et ses habitants.

Depuis déjà trop longtemps, cette belle fête n’a plus eu lieu.
Depuis des décennies, les poissons ne font que prendre du poids à cause des métaux lourds, des polychlorobiphényles (PCB), des petites particules de plastique qu’ils ingurgitent sans le vouloir. Tristes et bien trop lourds, ils n’arrivent plus à s’envoler hors de l’eau. Ils frôlent la surface et voient le ciel en miroir, en rêvant d’y danser.

Les enfants, quant à eux, n’ont plus la même liberté qu’au (bon) vieux temps, ils doivent donner la main en traversant, rester jouer de bon côté de la barrière, ne parler à personne dans la rue… Alors comment rallier massivement la Pointe du Raz sans l’autorisation des parents ? Vous imaginez un enfant demander aujourd’hui une chose pareille ?! Dans les tréfonds de leur mémoire, les enfants d’un des bouts du monde regardent les nuages et rêvent de poissons colorés.

Depuis quelque temps, le vent lui-même, que ce soit sur terre ou en mer, est tout déboussolé. Il change d’avis et de direction, s'affole, ne sait plus s'il a chaud ou s'il a froid, n’ayant plus confiance en son savoir, il ne sait plus le temps. Entre deux courants d’air, il attend le souffle d’un instrument pour lui indiquer le cap.

Photo : Camille Perreau
Photo : Camille Perreau

Pour aider les enfants, il y a quelques personnes à travers le Finistère qui détiennent des éléments lié à ce mystère. Nous les appellerons les Passe-passes. Ce sont des « passionnés passionnants », mais c’est un peu long à dire ou à écrire ! Ils sont connaisseurs, spécialistes, porteurs d’une grande connaissance d’éléments factuels ou sensibles liés à la mer, à l’océan et ses habitants, au vent, à la nature ou à l’environnement. Ils ont une vision sensible et profonde, ils voient plus loin que le phare d'Ar-Men quel que soit le temps. Ils aiment partager leur savoir et le racontent aussi bien qu’une histoire du soir qui berce au creux de draps moelleux.

Le vent nous a soufflé qu’il aimerait associer à cette cérémonie le souffle d’un chant de notes réalisé par lui-même au travers de mains. Les notes circulent par les airs et par les ondes et dans environ 600 nuits, un grand nombre d’accordéonistes du plus jeune au plus vieux rejoindront la joyeuse cohorte d’enfants et de poissons. Leurs notes seront le liant d’un moment commun au creux de la lande, une danse, un chant qui feront se mêler ceux qui ont compris et ceux qui découvrent ; les enfants et leurs familles.

Pour que la synergie du processus lié à cette célébration prenne forme, il faut quelques artistes. Cela tombe bien, nous en avons qui se portent volontaires. La compagnie Entre chien et loup : une auteure, une plasticienne, un danseur, un comédien, un créateur sonore, un trouveur de solutions techniques et un régisseur. Ils sont spécialistes de l’entre-deux eaux, de ce qui existe derrière la réalité, du mouvement qui révèle, de la voix qui porte et du son que l’on apprivoise pour donner au monde plus de finesse. Le vent est allé les chercher aux quatre coins de la France et leur a donné une feuille de route pour converger plein Ouest.

C'EST PARTI !

Il y a environ 702000 ans, bien avant toi, bien avant moi, bien avant que les Celtes ou les Gaulois ne se soient installés dans le Finistère qui n'était pas encore le Finistère, à la protohistoire de ce bout de terre, alors que l'île de Sein était encore accrochée au continent et que l'on ne disait ni île de Sein ni Pointe du Raz, un grand rassemblement avait lieu là.

Bien avant tes parents, tes grands-parents et tes arrières grands-parents, c’était donc il y a vraiment très très longtemps, le vent salé de la mer, le vent sucré de la terre se donnaient rendez-vous à cet endroit-là.

De l'océan sortaient en volant un grand nombre de poissons colorés qui se réjouissaient, une fois l'an, de nager dans les airs en survolant ce bout de lande. Arrivant de l’Est, côté terre, une multitude d’enfants allaient retrouver les poissons dansant au grès du vent. Chaque enfant apportant un petit bout du vent légèrement sucré du continent. La lande de ce bout de terre les accueillait pour un moment de partage et de joyeuses retrouvailles. Les oiseaux, occupants des airs, de la surface de l’océan et de la lande, participaient et allaient même annoncer le moment de se préparer à ceux qui avaient un peu oublié.

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Et pour achever ce tableau bien sombre, la lande de la Pointe du Raz a elle-même longtemps été dans l’incapacité d’accueillir un tel rassemblement. Les hommes, leurs voitures, leurs caravanes et leurs stands de souvenirs avaient totalement rappé, usé, piétiné toute la végétation. La Pointe du Raz, que l’on appelait depuis un bon bout de temps comme ça, était tout usée, toute pelée. Le gros caillou s’ennuyait tout seul, dépourvu de végétation et de petits animaux. Il souffrait de la compagnie non respectueuse de « l’Homme-touriste ».

Heureusement depuis quelques décennies et la bienveillance de personnes bien éclairées, la Pointe du Raz a retrouvé végétation et oiseaux et accueille les hommes dans de bonnes conditions de partage des lieux. Je connais une personne, Antoine, qui tous les jours guette, observe, hume ce bout de terre pour savoir quand la nature granitique du site sera prête à inviter poissons, enfants et vents à se réunir à nouveau.

D’après Antoine, ce moment approche et c’est à notre tour, nous adultes, d’aider les enfants du Finistère à se préparer. Le moment propice serait dans environ 540 nuits, donc en gros le 6 juin 2021 ! C’est une mission d’une grande importance et nous avons tout juste le temps de la mettre en œuvre.
Comme dans toute vraie histoire, les enfants eux, savent, voient et comprennent beaucoup plus que les adultes. Ils savent réconcilier, enchanter et tournoyer. Nous, adultes, les accompagnerons dans leur recherche, dans leur enquête, c’est eux qui nous guideront et trouveront pourquoi et comment ce cérémonial avait lieu. Ils en écriront le protocole.

Nous sommes à l'orée d'une aventure extraordinaire dont nous ne savons que peu de choses. Quel était le joyeux spectacle que l'on pouvait voir une fois par an sur ce bout de terre face à l'océan ? Ce rituel a eu lieu des milliers de fois, nous le ferons revivre encore une fois.

Photo : Nolwen Treussier
Photo : Nolwen Treussier
Photo : Nolwen Treussier
Photo : Nolwen Treussier